La Salamandre

Villes et Villages de Chez Nous
La Salamandre
Hommage à une grand-mère pionnière
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinq enfants dans la maison d’Emile et de Marcelle, tâche ardue, certes, mais mon enfance est heureuse dans cette famille unie. Entre frères et sœurs nous nous forgeons un bon caractère, le sport occupant une grande place dans notre vie, surtout la natation. J'ai la chance de pouvoir passer les vacances scolaires avec Emilie et Marcel, sœur et frère aînés, chez Rita grand-mère maternelle qui vit dans sa maison de pêcheurs bâtie tout près des rochers et de la plage. Dans ce hameau-plage de la côte oranaise à la température idéale, les portes de la maison de Rita sont toujours ouvertes. On va, on vient, on repart, mais comme il est plus intéressant pour nous de vivre dehors, Rita ne nous voit qu’aux moments des repas et à l'heure du coucher. Pour les enfants du coin les journées se passent dans l'eau, à patauger dès l'âge de deux ans, sous la surveillance des aînés, lesquels s’entraînent à des concours de plongeon ou de nage sous l’eau. Les aînés sont nombreux, frères, sœurs, cousins, cousines, de treize à quinze ans à qui l'on a fait la même recommandation : " Surveillez bien les petits ! "

Dans ce lieu nommé La Salamandre, très fréquenté en cette période 1930, la maison de Toni et de Rita fait de nous des privilégiés. Bâtie en 1860, d’abord une pièce, puis trois, et par la suite améliorée avec une grande véranda et une chambre à l'étage, la maison nous accueille du mois de juin à la fin de septembre où viennent les moments les plus exaltants dont un enfant puisse rêver. Cette pointe rocheuse où se trouve la maison est constamment ventilée par une brise légère en été et dans son creux elle offre un abri pour les marins-pêcheurs. Depuis peu, une jetée, pas très longue, a été construite pour amarrer les barques. Avec les villas blanches ou ocres des estivants, les maisons basses des pêcheurs, la petite place et son école, les cabanons sur pilotis le long de la plage de sable fin, et, tout au bout, la crique où coule une eau de source, La Salamandre est synonyme de bonheur.
On l’appelle ainsi depuis qu’un accident de la mer s’est déroulé en ce lieu. Un grand bateau portant le nom de La Salamandre est venu s’échouer sur les bancs rocheux face à la maison des grands-parents. Les vents d’ouest fort mauvais en hiver sur cette côte ont eu raison du bateau qui a fini par se briser et couler. Son nom est resté en souvenir, toutefois malgré ce nom officiel, ce lieu demeure pour les marins-pêcheurs la Punta (La Pointe) baptisée ainsi très simplement par les arrière-grands-parents à leur arrivée de Valence en 1860, dans cet endroit tout à fait désert à cette époque-là.
Il est évident que Mostaganem, jolie ville située à cinq kilomètres de la Salamandre, représente pour les enfants que nous sommes la ville laborieuse avec l'école, les devoirs, les contraintes multiples, et aussi la chaleur en été, atroce quelquefois, tandis qu’une toute petite journée seulement passée chez grand-mère dans ce lieu enchanteur est un bonheur peu commun. Le café du matin avalé à la hâte avec une tranche de pain trempé dedans montre déjà notre empressement à commencer la journée, puis la course vers les maisons voisines où habitent les cousines, les cousins ; nos incursions en bande sur les rochers pour déloger sans remord les arapèdes bien incrustées que nous rejetons aussitôt dans l’eau; nos ruses de djinouns pour observer et taquiner les crabes méfiants, et encore notre habileté à attraper les crevettes minuscules en serrant vivement les mains. Les garçons toujours plus malins sont les premiers à claironner : " Ça y est j’en ai une et je l’avale toute ! "

Des concours s’organisent pour sacrer " champion du jour " celui ou celle qui fera le meilleur temps en nage libre jusqu’au bout de la jetée, retour compris. La nage que nous aimons est la marinière, sur le côté. C’est d’ailleurs une nage que tous les enfants du lieu pratiquent naturellement, qu’ils soient enfants de marins-pêcheurs ou non. Habitués dès l’âge de deux ans à patauger sur le bord, les enfants très prudents se risquent petit à petit en avançant debout dans l'eau, progressivement jusqu’à hauteur d’épaules, la tête et le cou bien droits pour ne pas boire la tasse. Puis, faisant demi-tour pour revenir sur le bord, ils tirent l’eau en tapotant très fort à la manière des chiens qui nagent, et c'est ainsi qu’ils apprennent à nager seuls, sans conseil, ni leçon, ni aide de quiconque. Par la suite, marinière, brasse ou nage plus sophistiquée n’ont plus de secret pour eux, mais la marinière reste leur préférée surtout chez les filles qui aiment avoir la tête hors de l'eau.

Elle est si chaude cette eau, si bonne, que personne ne songe à partir. On y passe deux à trois bonnes heures jusqu’à ce que les orteils attrapent la frisette c’est-à-dire la peau gaufrée, toute bleue et parfois violette. Quant les orteils atteignent ce stade de l’acharnement à aimer se tremper il est à peu près midi trente, voire un peu plus, et c’est le moment d'aller dévorer le repas que grand-mère a préparé pour nous. La bande se sépare en se donnant rendez-vous après le déjeuner. Les Cornéa, Varro, Carrétéro, Sellès, Gatto, Garcia, Martin, Marquier, Gonzalvez, Navarro, grands et petits, cousins germains, du deuxième, du troisième degré ou par alliance regagnent leurs maisons respectives. " Grand-mère, ça sent bon ! Qu’est-ce qu’on mange aujourd'hui?". Suivant notre humeur, nous pouvons dire la même chose en valencien-catalan : " Avella, quina bonna olor, que minjem avui ? ".

Notre façon de parler n’a pas toujours le ton distingué que la maîtresse nous recommande d’avoir en classe. En plus, à l’école, il est interdit de mélanger les expressions françaises, espagnoles et arabes. C'est pourtant si drôle d’entendre ce genre de conversation : " Tu deviens maboul ou quoi ? ", " Si tu te jettes comme ça sur le caldéro, il faudra chercher le toubib ". " Non, non, dit l'institutrice, gardez cela pour vous. Pour l'instant nous apprenons à parler un français correct, quant aux langues étrangères elles viendront plus tard". C'est en effet une chose excellente que d'apprendre un bon français et une bonne manière de s’exprimer, mais chez Rita, heureusement, nous avons commencé les langues étrangères à la naissance, ou de très bonne heure, et nous connaissons suffisamment la langue catalane de grand-mère pour nous entendre avec elle comme bons copains aux sourires complices : " Arroz y calamarets, nous dit la brave aïeule en ajoutant : Afanyevos ! (J'ai fait du riz et des petits calmars, dépêchez-vous !) ".

Le riz que prépare Rita est le plus réputé du canton. Des quantités de femmes se sont inspirées de son talent et des enfants en quantité appréciable se sont régalés grâce à elle. Toutefois il faut ajouter grâce aussi à son mari Toni qui excellait en cuisine comme tout bon marin-pêcheur qui se respecte. D’ailleurs Toni et Rita étaient souvent retenus d’avance chaque fois qu’il y avait un caldéro en préparation dans une famille. Caldéro est le nom donné à tout festin composé de poissons choisis : rascasses, pageots, saint-pierres, galinettes avec autant que possible poissons de roches et langoustines Le mot caldéro vient de caldéra qui est une marmite, elle peut-être également une chaudière.

Quand parmi les estivantes, une maîtresse de maison ne pouvait s’offrir le luxe d’avoir Toni ou Rita comme " extra "" pour la préparation d'un caldéro, elle leur demandait conseil tout simplement. Les conseils de Toni et Rita étaient gratuits de même que les services rendus. En compensation, ils recevaient quelques bouteilles de " Mostaganem " ou d’autre vin de coteau délicat et typé qui rendaient Toni encore plus gai que nature. Parmi tous les estivants de la Salamandre, trois familles : Champion, Dermy, Lafabrègue, avaient la " préférence " de Toni et Rita. Une sorte de complicité amicale existait entre eux, ils étaient les pionniers du début, ils avaient connu ensemble les mêmes sueurs, les mêmes peurs et les mêmes joies. Dans ce couple très uni lequel des deux a apporté le plus à l'autre ? Difficile à dire. Etant plus âgé de onze ans, Toni a peut-être façonné le caractère et le comportement de son épouse mais ce n’est pas sûr. Sans doute lui a-t-il apporté la tendresse dont elle avait besoin en la soutenant toujours de sa grande force souriante, mais l’énergie farouche dans le travail, le dévouement sans faille dans l’éducation de ses dix enfants, le courage à la mort tragique de ses quatre garçons, et aussi le paludisme à combattre, l’allaitement de plusieurs enfants de colons dont les mères n’avaient pas de lait, et être debout la nuit pour chasser les pillards (renard, chacal ou malandrin) saccageant le poulailler, être partout à la fois c’est Rita, bout de femme à l'énergie extraordinaire.

Pour l’heure, le riz est succulent, tout parfumé de l’arôme des petits calmars, les scipions et trois enfants comblés de sept, onze et quinze ans, regardent leur grand-mère avec tendresse. Très attentive Rita veille toujours à nous donner une nourriture qui nous convienne. Ainsi le safran qui est une poudre très souvent utilisée par les Valenciens pour colorer le riz n’est pas employé par grand-mère quand nous sommes là parce qu’elle le trouve un peu toxique. Pour la digestion tranquille de notre estomac jeune et délicat, il est plutôt conseillé de manger du riz blanc, celui que grand-mère appelle l’" arroz blanquet ". Toutefois, suivant son humeur, elle agrémente parfois ce riz d’une sauce douce faite avec des tomates et des calmars. Réjouie devant notre appétit, Rita nous dit gravement: " La mer nous a toujours nourris. Aimez la mer, mes enfants ". Puis elle poursuit sa confidence : " Ce pays a éprouvé de nombreuses disettes. Notre famille arrivée ici en 1852 et 1860 a connu toutes ces périodes de sécheresse qui laissaient à l'intérieur du pays des populations affamées, mais ici au bord de la mer, nous n'avons pas trop souffert. Le poisson n'a jamais manqué sur notre table grâce au grand-père Toni qui avait du courage pour aller le pêcher. C’était une joie de le voir revenir chaque jour dans sa barque pleine de poissons divers, des dorades, des raies, des baudroies appelées raps par les Valenciens, des pageots, des merlans. Les amateurs l’attendaient avec impatience, venant de la ville, des villages et des fermes proches. Ils se précipitaient pour acheter toute la pêche mais Toni gardait toujours dans le coin du bateau quelques merlans pour ses enfants et du menu poisson pour la soupe du soir. Quand venait le mois d’août il partait avec mon père Baptiste pour la pêche au thon. Ayant tous deux une grande expérience de cette pêche, ils en revenaient avec des thons pesant parfois près de 150 kg ! ".

Elle sourit tristement à l'évocation de ces souvenirs du grand-père qui nous a quittés en 1921, puis brusquement comme pour chasser son émotion :
- Bueno, es hora de fer siesta !
- Mais on n’a pas sommeil, lance Marcel et puis on a rendez-vous avec les cousins sur la plage.
- Fa molt calor, xiquets, es la mal hora, sermonne grand-mère.
- Mais non, c’est pas la mauvaise heure, on va vers les cabanons, il y a un bon courant d’air, et on est bien, répond Marcel qui a horreur de la sieste.
Rita parvient cependant à nous faire monter dans la chambre pour un petit somme, mais au bout de dix minutes, ne tenant plus, nous nous échappons en criant dans l'escalier :
- On a fini de dormir, à ce soir, avella !

Avec les cousins retrouvés, l’après-midi se déroule aussi joyeusement que la matinée. Bébert, Pépico, Jean-Baptiste, Xicotet, Fernand, Dédé sont de gais lurons. Viennent s’ajouter à notre groupe Marie-Thérèse, Pierrette, Henriette et d’autres cousins par alliance, les trois frères nageurs et plongeurs intrépides : Mimile, Dédé dit Fauvette et Gaston. Sous les cabanons montés sur pilotis le courant d'air est bien réel. Il fait délicieusement bon pendant que nous jouons aux cartes, aux osselets, ou à " Pigeon vole ", en attendant l’heure du bain qui durera jusqu’au soir. Les enfants Benderbous nous ont rejoints. Ce sont les voisins de grand-mère : Djillali et Belkacem les aînés, Kaira la fille âgée de huit ans, et Charef le petit dernier. Intelligents et sympathiques ces Français musulmans parlent le valencien aussi bien que nous. Leurs parents ont appris la langue ainsi que la confection et le raccommodage des filets en compagnie des pêcheurs et des habitants du hameau. Nous décidons, pour changer un peu du matin, d’aller nous baigner dans la crique située à un kilomètre de là, en bout de plage. Le parcours sous la forte chaleur ne nous effraie pas, nous sommes endurcis. Les plus jeunes comme Antoinette, petite cousine de cinq ans, marchent comme nous pieds-nus sur la route brûlante qui conduit jusqu’au promontoire. En bas de ce promontoire se trouve la crique, et le long du versant abrupt, l’eau d’une source coule fraîche et délicieuse. Nous nous précipitons sous cette eau bienfaisante qui tombe en cascade; elle nous arrose, nous désaltère tandis que nos éclats de rire sont entendus de loin. Les bains dans la petite crique dotée d’une multitude de rochers pour plonger et d'une plage, minuscule mais suffisante, pour le repos sont encore des minutes de bonheur qui passent trop vites.

Grand-mère nous voit arriver vers les six heures trente pour le repas du soir mais la journée n’est pas terminée. Nous dévorons d’abord tout ce que Rita nous présente puis nous allons nous asseoir sur les marches de la véranda afin de goûter les ultimes instants d’une belle journée. Dans une main une grappe de raisin, dans l'autre un quignon de pain fourré de fromage acheté dans l’épicerie fine de M. Bensmaïne nous assistons enfin sages, rassasiés, béats, au coucher du soleil-Roi. Rien n’est comparable à cet embrasement puissant. Le spectacle est d’une telle beauté que l’œil le plus blasé ne peut s’en rassasier. Tandis que l'énorme boule rouge s'enfonce lentement dans la mer, l'eau s'enflamme, change de couleur. Son bleu devient rouge sang puis vire au violet pendant que le ciel à l’horizon s’illumine de rayons jaunes, oranges et bleus. Nous sommes aux premières loges, éblouis par le spectacle féerique, guettant toutes les couleurs de l’horizon dans l'espoir de capter le fameux rayon vert, celui dont parle la légende : " La gloire est promise à ceux qui voient le rayon vert ".

Poète à ses heures, grand-père Toni a toujours aimé raconter cette histoire extravagante et on continue de la dire pour faire plaisir aux enfants. Parce qu’il avait beaucoup bourlingué sur les mers, digne descendant de ces fameux Corréa qui ont laissé leur nom sur tous les continents et aussi parce qu’il ressentait les secrètes affinités des choses et de l’âme, Toni avait une manière peu commune d’exprimer ses impressions que, d'ailleurs, personne ne saisissait tout à fait. Pour lui le couchant représentait la fin, l’adieu dans toute sa beauté mais cette fin se devait d’être gaie, assortie du rayon vert symbolisant l’espoir, celui que chacun de nous doit porter en soi, rayon merveilleux caché au fond de son imagination et toujours tendu vers la capacité de croire. Ce soir-là, malgré nos yeux écarquillés, le rayon vert ne s’est pas manifesté, et n’est apparu à personne, mais comme Rita a la bonté de nous garder tout l’été nous avons encore le temps de l'apercevoir. C’est ce que chacun se dit en s’en allant dormir, rêvant déjà au lendemain.

Et chaque jour la même journée recommence avec, de-ci, de-là, des variantes qui sont autant de bonheurs : les promenades en barque, la pose des filets de pêche en compagnie des cousins et des oncles, les jours de liesse du 14 juillet et du 15 août qui nous apportent les jeux du mât de cocagne, la course en sac, le bal populaire sur la petite place parfumée de l’odeur de la " barbe à papa " et des beignets brûlants largement saupoudrés de sucre vanillé. La fin de septembre arrive avec ses soirées humides, un peu frisquettes et comme la rentrée des classes est pour le 3 octobre il faut songer à regagner la ville. Mostaganem est une cité très vivante en hiver, pimpante, alerte, débordante de gaieté. Le soir vers six heures les jeunes adorent se rencontrer et faire les cent pas sur l'avenue du 1er de ligne, sous les arcades de la Poste à la place de l'église. Cette promenade en un va-et-vient continu d'une belle jeunesse qui aime se montrer, rire, parler fort a un côté chaleureux et bon enfant. Pendant cette promenade qui dure souvent plus d'une heure coutume apportée par les Espagnols dans ce pays, les adultes pères et grands-pères sirotent leur anisette, attablés aux terrasses des cafés ou debout au comptoir, jetant de temps à autre un œil de contentement sur la beauté de tous ces jeunes qui sont l’espoir du pays, jolies filles au teint hâlé, garçons solides au sourire franc.

Situé sur la place de l’église, le grand théâtre donne des spectacles en soirée et le dimanche après-midi. Une troupe française venant de métropole reste là à demeure pendant l’hiver pour jouer les opérettes du moment : Rip, les cloches de Corneville, la fille de Mme Angot, les noces de Jeannette. Père et mère qui adorent ce genre de divertissement nous emmènent quelquefois. Et pendant la semaine qui suit le spectacle, chacun de nous à sa manière chante dans la maison toutes les mélodies retenues. Cette gaieté est typiquement méditerranéenne. Cependant, mère a beaucoup de travail: " Cinq enfants c’est beaucoup, dit-elle souvent, que Dieu fasse qu’ils se maintiennent en bonne santé. Pour ma part je n’ai pas le temps de m’occuper d’eux comme je le voudrais ".

Une année s’écoule dans le train-train quotidien, puis un soir d’hiver alors que la famille est déjà endormie, il est presque minuit, des coups frappés à la porte nous éveillent en sursaut. Deux oncles venus à pied de la Salamandre nous annoncent en pleurant une chose bien triste, Rita est morte. Aussitôt les parents s’habillent et nous faisons de même, bien protégés par nos manteaux pour prendre la route en compagnie des oncles. Les nuits de Février sont souvent glaciales. Je n’ai que huit ans mais, très grande pour mon âge, je marche devant d’un bon pas entre Emilie et Marcel. Derrière nous viennent les oncles et les parents chargés de Mimile et Zézé les deux marmots. De temps en temps ce sont les oncles qui portent les bambins mais le petit dernier, âgé de quatorze mois, pleurniche un peu, emmitouflé dans sa couverture. Il fait très froid, la route me semble sinistre avec le vent glacé qui siffle dans les grands eucalyptus. Ces cinq kilomètres qui mènent à la maison de grand-mère se font très facilement à pied en plein jour, mais dans cette heure lugubre de la nuit, ils me paraissent longs, si longs ! Marcel me fait remarquer que Père et les oncles ont un gourdin caché sous le bras. Ils sauraient bien se battre si des malfaiteurs nous attaquaient. Père s’est trouvé dans une embuscade, il n’y a pas si longtemps. Il a eu beau jouer de la matraque et se défendre comme quatre, les brigands ont tout de même emporté la montre et la chaîne en argent de son gilet.
Il nous faut marcher à pied alors que nous avons une camionnette dans la cour. Etant pleine de matériaux, briques, sacs de ciment, père n’a pas voulu la décharger. Tout le long du chemin oncles et parents échangent à voix basse des propos sur la mort de Rita : " Solide comme un roc...", "Elle n’avait que soixante-douze ans...", "Comment une petite grippe a-t-elle pu abattre cette force? " " Elle en a tellement vu dans sa vie laborieuse, elle s’est usée à la peine...". J’entends alors la voix de mère disant: "Quelle femme vaillante! Quand nous étions au Maroc pour la construction de l’hôpital de Casa, elle n’a pas hésité à venir m’aider pour la naissance de Georgette. Sans peur pour prendre seule le train jusqu’à Oran, puis le bateau jusqu’à Mellila et enfin Casablanca. Elle tenait à être partout avec ce grand courage que tout le monde admirait ".

Nous arrivons enfin sans avoir fait de mauvaise rencontre. La maison de grand-mère éclairée par des bougies nous attend. Des oncles, des tantes veillent et prient autour du lit où Rita s’est endormie. En la voyant ainsi, Père et Mère qui l’aimaient beaucoup éclatent en sanglots. Ils nous poussent un peu vers le lit pour que nous disions adieu à notre chère Rita. Retenant notre chagrin, tout près d’elle une dernière fois nous déposons un petit baiser sur son front glacé, puis nous nous dirigeons vers l’escalier qui mène à la chambre, pour nous coucher, extrêmement malheureux. Ce souvenir douloureux est le dernier de grand-mère avec l’image du long cortège à pied derrière le corbillard. Une foule d’amis, de toutes confessions, a tenu à accompagner pendant sept kilomètres, de La Salamandre où elle a vécu jusqu’à Mazagran où elle repose, la courageuse, l’indépendante, la dévouée Rita, authentique pionnière que chacun se plaisait à citer en exemple.
Georgette CARRETERO
Ce texte a été publié dans le n° 191, juillet-août 1987, de L’Echo de l’Oranie.

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Commentaire (1)

1. benderbouz Le 26/11/2009 à 03:26

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Bonjour. Site très riche et très interessant. Malheureusement la Salamandre décrite est loin d'être ce qu'elle était (Suis moi même natif de la salamandre). Je pourrait t'envoyer éventuellement des photos pour le site si cela t'interesse. Bonne continuation. Benderbouz.
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Dernière mise à jour de cette page le 21/08/2009

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